Extrait de l’article de Miguel Benasayag (1) publié dans le numéro 9 de la revue Entropia, automne 2010 pages 9 à 11

« Les relations entre les notions de contre-pouvoir et de décroissance ne semblent pas évidentes pour tout le monde. Pour certains, ces deux notions n’entretiennent aucun rapport, pour d’autres, ce rapport semble aller de soi.

J’aimerais développer ici l’idée qu’il existe entre ces deux concepts , et plus encore entre ces deux pratiques, une quasi « consubstantialité ». Selon moi, en effet, et ceci depuis très longtemps, contre-pouvoir et orientation de la croissance sont immédiatement articulés l’un à l’autre. Ceci n’est évident qu’au niveau des pratiques, ou, pour reprendre une définition de Leibniz, sur le plan des « compossibles », c’est-à-dire de ce qui parvient à se réaliser concrètement au sein de l’ensemble très vaste et hypothétique des « possibles ». Dans la sphère des réalisations pratiques, la sphère des compossibles , les concepts de contre-pouvoir et de décroissance son « naturellement liés même si, dans le déboussolement actuel, des gens oublient ce qui caractérise une pratique.

Le contre-pouvoir, bien avant d’avoir été plus ou moins théorisé, a émergé en tant qu’ensemble de pratiques et de réalités nouvelles à l’époque de la remise en cause du mythe moderne de la centralité du pouvoir comme lieu de mise en œuvre des nouveaux possibles. Un siècle de révolutions s’était conclu par le constat que la prise du pouvoir par des moyens très divers – depuis l’insurrection jusqu’à la guerre en passant par les élections – conduisait, au pire, à la terreur et au massacre, au mieux au statu quo de l’impuissance.

De cet échec, la plupart des « révolutionnaires » ont conclu qu’une collaboration avec le pouvoir s’imposait. Comme une réminiscence de l’ordalie médiévale, ils ont pensé qu’une raison supérieure s’exprimait dans la force du vainqueur. D’autres ont préféré opter pour une forme d’autisme, qui leur permettait de continuer « comme avant », tout en tirant de leur « superbe isolement » une preuve supplémentaire du bien-fondé de leur action (sans d’ailleurs perdre de vue les résultats des dernières élections, les chiffres des dernières manifestations, etc.).

Pourtant, l’oppression, la ségrégation, la misère – indépendamment des considérations intellectuelles – n’a pas cessé ; les damnés de la terre sont toujours là… et de plus en plus nombreux.

Dans ce contexte de perte générale des repères ont surgi et se sont développées un peu partout dans le monde, et plus particulièrement en Amérique latine et indienne, de nouvelles formes d’engagement et de lutte, de nouvelles radicalités. Indiens et paysans « sans terre », mais aussi mouvements européens des « sans », communautés expérimentales fondées sur le troc, zapatisme mexicain, etc., tout un ensemble d’expériences pratiques de sociabilité, de créations collectives et de résistance émergeait en inventant de nouvelles modalités de l’agir social, de nouveau sujets sociaux et historiques – de nouveaux modes de protagonismes, si l’on veut bien me passer l’emploi de ce néologisme latino-américain.

L’exemple concret et le référent presque unique de ces nouveaux mouvements est sans doute le mouvement féministe international, mouvement multiple, « rhizomatique » et horizontal, qui tout en demandant aux pouvoirs de valider ses revendications, a su changer le monde sans se préoccuper des questions gestionnaires, par la puissance de sa base .

Ainsi, les différents mouvements indiens ont-ils pu s’imposer à nouveau sur le devant de la scène, grâce à leur organisation « diffuse et horizontale » du pouvoir. Cependant, et c’est déjà un premier pas dans la compréhension de l’articulation qui nous intéresse, ces mouvements avaient, dès l’origine, intégré à leur propre questionnement sur l’organisation du pouvoir une réflexion sur le mode de développement et de croissance caractéristique du pouvoir centralisé.

En outre, ces nouvelles formes d’organisation sociale avaient immédiatement relevé le défi d’imaginer d’autres modalités de production et un rapport différent avec leur environnement. Ce qui, en France, apparaît comme un problème en bonne partie théorique – voir une question d’opinion – à savoir la décroissance, s’est imposé dans le cadre de ces pratiques de contre-pouvoir latino-américaines comme une condition nécessaire de la reterritorialisation qui était au fondement de leur projet. Un rapport différent entre le local et le global impliquait d’emblée un rapport différent avec l’environnement et la production-consommation.

Les gauches latino-américaines se retrouvent ainsi en conflit avec de ces mouvements non seulement quant à la question de la forme du pouvoir (horizontal ou vertical), mais aussi quant à l’idée principale de toute pensée de gauche classique, selon laquelle il faudrait développer les forces productrices afin de changer les rapports de production ; ou, pour le dire autrement, il faut en passer par la croissance pour aboutir à la justice sociale… Or, les dégâts causés par cet axiome : « Pas de justice sociale sans croissance », les mouvements de contre-pouvoir, qui sont aussi des pratiques sociales enracinées dans un territoire, les observent chaque jour concrètement. D’où cet autre axiome, né cette fois au sein de ces mouvements : « Pas de justice sociale sans justice écologique », à quoi ils ajoutent en réalité deux autres types de justice : la justice de genre et la justice historique.

Pour ceux qui affirment que les changements sociaux ne peuvent venir que du pouvoir central, il y a toujours un besoin de hiérarchiser les « justices ». Par exemple : la prise du pouvoir d’abord, puis les femmes, enfin l’écologie. Or, nous connaissons l’issue de cette petite histoire. C’est celle d’En attendant Godot. La radicalité des nouveaux mouvements tient dans le fait qu’il n’y a pas de place pour une telle hiérarchie des « maîtres libérateurs », qui connaîtraient depuis leur fauteuil du comité central les conditions du bonheur du petit peuple.

Les pratiques de contre-pouvoir sont multiples et empiriques, elles rivalisent et s’émulent entre elles. Elles sont en conflit permanent, mais un conflit qui se situe en deçà de l’idéologie. Les idéologies sont toujours ce que l’on nomme, en épistémologie, des simulacres, c’est-à-dire des façons d’agir où la conclusion précède l’expérience. »

Miguel Benasayag

Notes :

(1) Philosophe, psychanalyste, chercheur en épistémologie. Organismes et artefacts, La Découverte, 2010


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