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Jeudi 4 août 2011
Auteur : parle Mouvement politique d’éducation populaire (M’PEP)

Nuit du 4 Août 1789 : « abolition des privilèges » nous disent tous les livres d’Histoire.

Dans la France d’Ancien Régime, que signifie cette expression ? Le régime féodal (1) que connaît alors la France est basé sur la terre qui est encore la principale richesse et toute la société s’organise autour d’elle : l’aristocratie qui la possède constitue « l’ordre » (2) privilégié de la noblesse et les paysans qui la cultivent appartiennent au dernier ordre du « tiers état » (3). L’ordre du clergé occupe le 1er rang, avant même la noblesse, grâce au pouvoir spirituel que lui confère la monarchie de droit divin. Clergé et noblesse bénéficient de nombreux privilèges honorifiques, juridiques et financiers, alors que les paysans doivent s’acquitter de multiples « droits féodaux » ainsi que de services personnels envers leurs seigneurs. Cette société pyramidale est coiffée par la royauté, héréditaire et de droit divin et qui a partie liée avec les ordres privilégiés, bien sûr.

Mais une bourgeoisie s’est constituée dans les villes et, alors qu’elle est juridiquement reléguée dans le dernier ordre, le tiers état, avec le peuple des villes et des campagnes, elle cherche à se faire reconnaître socialement. La place qu’elle occupe déjà dans le pays grâce à son instruction et sa richesse lui semble le justifier. Les privilèges lui sont particulièrement odieux dans la mesure où ils appartiennent aux catégories les moins productives du pays mais, dans l’administration confuse de l’époque, les privilèges des provinces et des villes (4) lui sont aussi insupportables car ils constituent autant de contraintes au libre développement de ses activités commerçantes et industrielles.

Où en est la Révolution en août 1789 ?

À cette date, la Révolution est en marche.

En effet, la réunion des « États Généraux » à Versailles le 5 mai doit être considérée comme le 1er acte révolutionnaire, non pas l’élection en elle-même car la réunion d’États Généraux n’est pas une nouveauté même si les précédents remontent assez loin (les derniers s’étaient réunis en 1614), mais c’est la nouvelle composition de cette Assemblée et son nouveau fonctionnement qui sont sans conteste révolutionnaires.

Traditionnellement, les « États Généraux » étaient composés d’environ 900 membres, chaque ordre de la Nation (clergé, noblesse et tiers état) y déléguant 300 des siens. Lors des votes, chaque ordre ayant 1 voix, le résultat ne posait aucun problème à la royauté, les députés du clergé étant en large majorité des membres du haut clergé issus de la noblesse et non des curés de campagne, seuls près du peuple mais absents du nombre des élus à quelques exceptions près. Mais, grâce à des actions soutenues, le tiers état a réussi, en 1789, à arracher au pouvoir royal deux réformes capitales : le « doublement du tiers » et « le vote par tête ». Les États Généraux de 1789 comportent donc environ 1 200 députés dont 6OO représentants du tiers état, et désormais lors des votes, chaque député comptera pour 1 voix. Compte tenu des quelques députés issus du bas clergé et des quelques nobles « libéraux » favorables aux réformes, le tiers état, par ses pressions incessantes et résolues, s’est donné les moyens de mener à bien son projet à savoir « ne pas se séparer avant d’avoir donné une Constitution à la France » (serment du Jeu de Paume).

Une révolution juridique vient de s’accomplir : la souveraineté nationale s’est substituée à l’absolutisme royal grâce à l’union de tous les députés conscients de la nécessité de réformes.

Depuis le 5 mai, les États Généraux, bientôt autoproclamés Assemblée Nationale puis Assemblée Nationale Constituante se sont organisés en commissions et travaillent (mise en chantier de la « déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen » qui sera publiée le 26 août, Constitution qui ne sera achevée qu’en 1791…). Mais le pays est troublé car, outre la crise financière et économique qui s’éternise, à Versailles, le roi et l’aristocratie complotent et menacent, cherchant par tous les moyens y compris militaires à se débarrasser de cette Assemblée inquiétante, afin de récupérer les concessions qu’ils ont dû accorder au tiers état.

Le peuple répond à ces menaces en cherchant à s’armer, ce qui conduit à des pillages de boutiques d’armuriers en particulier et, pour le même motif, à la prise de la Bastille le 14 juillet. La récolte d’armes est maigre ce jour-là, mais la Bastille est le symbole de l’arbitraire de la monarchie absolue puisque c’est là que le roi emprisonnait ses ennemis sur simple lettre de cachet. De plus, cette journée a vu tomber la 1ère tête d’aristocrate en la personne du gouverneur du lieu, et qui plus est, toute la nuit, cette tête est promenée au bout d’une pique à travers Paris !

La révolution devient populaire et, grâce au peuple parisien et aux hésitations de la monarchie, la bourgeoisie réussit à se donner un embryon d’administration en créant la municipalité de Paris et en se dotant d’une garde nationale qu’elle réussit de plus à faire reconnaître par le roi. La plupart des grandes villes suivront l’exemple parisien. À cette même date, l’aristocratie commence à émigrer.

Que s’est-il passé la nuit du 4 août ?

C’est dans ce contexte qu’une réunion exceptionnelle de l’Assemblée est convoquée pour la nuit du 4 août. Et cette réunion donne lieu à un spectacle inattendu, inouï. Un véritable vent de folie semble souffler sur cette Assemblée car on voit cette nuit-là, jusqu’aux plus hauts dignitaires de l’Ancien Régime, défiler à la tribune pour y abandonner leurs divers privilèges et ceci dans un enthousiasme, une euphorie relatés dans tous les documents d’époque.

Mais pourquoi ce vent de folie sur les États Généraux ? C’est le 14 juillet et ses suites qui en sont l’explication. En effet, l’information circule mal à cette date et ces évènements parisiens qui se répandent en province la seconde quinzaine de juillet, y arrivent déformés, grossis, ce qui embrase à leur tour les campagnes. C’est la « Grande Peur ». Une véritable psychose collective gagne le monde paysan qui craint « le complot aristocratique » qui se trame à Versailles, qui craint aussi la destruction de ses récoltes par les bandits qui écument les campagnes en cette période de crise et de chômage.

Les paysans entrent à leur tour dans la révolution : ils pillent et brûlent les châteaux, s’attaquant aux biens des aristocrates qui complotent contre l’Assemblée à Versailles. Ils s’en prennent tout particulièrement aux « terriers », archives seigneuriales sur lesquelles sont inscrits les droits féodaux que les paysans doivent à leurs seigneurs, espérant ainsi s’en débarrasser faute de preuves.

C’est cette révolte de leurs paysans, cette atteinte à leurs biens qui a affolé les aristocrates et les a conduit à se dépouiller volontairement d’une partie de leurs privilèges dans la nuit du 4 août. Mais leur enthousiasme était largement calculé comme nous le montra la suite.

Quels sont les résultats de cette nuit mémorable entre toutes ?

C’est l’Ancien Régime féodal qui s’écroule cette nuit-là mais… d’abord verbalement car l’euphorie du moment a fait oublier de noter par écrit toutes ces réformes sur lesquelles les députés de la noblesse et du clergé ne manqueront pas de revenir lors de leur rédaction. Surtout, les paysans n’obtiennent pas la suppression des multiples droits féodaux qui pèsent sur la terre des seigneurs, qu’ils cultivent. Ceux -ci, considérés comme faisant partie de leurs biens, sont en effet déclarés « rachetables », mais la majorité des paysans n’ayant aucune réserve financière pour payer la somme forfaitaire exigée ne pourront pas les racheter et continueront donc à les payer. Pour la masse des petits paysans c’est une amère déception, mais la bourgeoise, que l’atteinte au droit de propriété commence à inquiéter également, n’est pas prête à les suivre.

Les résultats de cette nuit du 4 août n’en furent pas moins d’une extrême importance : ce sont tous les liens de servitude personnels (corvées…), tous les privilèges des individus (droit d’aînesse, hérédité des « charges » (5)) et des ordres (dîme payée au clergé, titres de noblesse et blasons, droits de colombier, de chasse… dus aux seigneurs) mais aussi les privilèges des provinces et des villes (péages, droits d’octroi) qui ont été mis à bas dans la nuit du 4 août et il n’est donc pas exagéré de parler d’ébranlement de l’Ancien Régime féodal.

Bien sûr ces mesures profitent surtout aux bourgeois qui accapareront les places grâce à leur culture et verront leurs affaires fructifier du fait de la libéralisation de la circulation, alors que les paysans, s’ils sont affranchis, devront attendre 1793, lors de la tentative de révolution populaire, pour être débarrassés définitivement des droits féodaux.

À cette date - août 1789 -, la bourgeoisie a fait table rase de l’Ancien Régime . Il lui reste à reconstruire la France. Elle le fera à son profit bien que l’aide apportée par le peuple dans cette Révolution ait été déterminante.

Cessons de rêver

Quand verra-t-on les Arnaud, Pinault, Bolloré, Bouygues… renoncer au bouclier fiscal, aux stock-options et parachutes dorés, aux multiples exonérations d’impôts, à l’usage des paradis fiscaux… ?

Quand aurons-nous la force (actions, nombre, union) de les y contraindre ? En septembre 2011, 45 milliardaires américains ont lancé une pétition réclamant du gouvernement Obama qu’il les taxe davantage afin de sauver l’économie américaine. Que ce soit de la provocation ou une manifestation de conscience politique, exigeons qu’il soit donné suite à leurs propos !

(1) Du mot « fief », c’est-à-dire terre, domaine plus ou moins étendu octroyé par la royauté au cours des âges pour bons et loyaux services et qui établissait des liens de dépendance entre les parties.

(2) « L’ordre » ne peut être assimilé à une classe sociale, car si ses membres ont des intérêts communs, de nombreuses différences existent à l’intérieur (noblesse d’épée/noblesse de robe, haut et bas clergé…). Il n’existe pas à cette date de conscience de classe.

(3) Le tiers état comporte essentiellement (en nombre) le peuple des villes et des campagnes mais aussi les bourgeois de l’époque et ce sont ceux-ci qui représentent l’ensemble du tiers état aux États Généraux. Le peuple, en majorité analphabète, ne participe qu’exceptionnellement aux élections même s’il joue un rôle considérable dans cette révolution. Il y a environ 25 millions de français à cette date et le tiers état à lui seul représente 96% de la Nation.

(4) Les provinces se sont rattachées les unes après les autres au domaine royal moyennant le maintien de particularismes (péages, droits d’octroi…) ce qui complique considérablement la circulation et les échanges à travers le pays.

(5) Fonctions administratives et politiques importantes octroyées par le roi.