zone à risques, notre crainte, c’est de rester enfermés dans la centrale »
« Nous qui travaillons en zone à risques, notre crainte, c’est de rester enfermés dans la centrale »
Entretien avec Philippe Billard, salarié sous-traitant du nucléaire, militant CGT, président de l’association Santé et Sous-traitance.
Que vous a-t-on dit qu’il pourrait se passer en cas d’accident?
Nous ne parlons jamais du risque d’accident. EDF ne dit rien là-dessus. Nous savons simplement que, s’il y a un accident, nous n’aurons pas le choix, il faudra y aller. Enfin, c’est ce que je me dis.
Il est pourtant prévu que ce soit des volontaires qui s’en chargent.
Je voudrais bien les voir, les volontaires, le jour J… Mais nous qui travaillons en zone à risques, notre crainte, c’est pas tellement ça. C’est de rester enfermés dans la centrale. Car ce sont les sous-traitants qui travaillent dans les machines, du côté des réacteurs. Or, ces réacteurs sont isolés par des sas. Les portes en ferraille de ces sas font 15 centimètres d’épaisseur. Si une alerte est lancée, elles se ferment. Et qui reste à l’intérieur? On y pense à ça, absolument.
Que disent vos employeurs à ce sujet?
Personne ne veut répondre à nos questions, Déjà, quand je pose des questions sur la santé au travail, en CHSCT, les responsables changent de sujet. Ils préfèrent nous donner la liste des campings des environs que de prendre en compte nos demandes.
Par exemple, au début, quand j’ai commencé à travailler dans le nucléaire, nous n’avions pas de dosimètre pour mesurer les doses auxquelles on s’exposait. Or, il y a une intervention pendant laquelle, chaque année, nous prenons des doses neutroniques, qui sont bien plus élevées que les doses de rayonnement ionisant habituelles. Ca se passe au moment où nous évacuons dans des containers les éléments usagés stockés dans les piscines. Quand nous les décontaminons, nous sommes traversés par le flux neutronique. Comme je ne sais pas combien j’en ai pris depuis que je travaille, je demande à EDF de faire les calculs et de mettre en place un suivi médical adapté. C’est peine perdue…
Le fait de changer de centrale régulièrement, pour les sous-traitants, vous paraît-il dangereux?
Bien sûr. Je me souviens d’un salarié qui arrivait d’une autre centrale, en renfort. On ne lui a pas laissé le temps de se reposer, de prendre connaissance des lieux. Il a foncé. Il s’est trompé de tranche: au lieu d’intervenir sur des machines au repos, il s’est attaqué à une machine en activité. Il s’est pris un organe de la pompe en pleine figure, il a perdu un oeil.
Et en termes de sécurité nationale?
Si le nombre d’incidents dans les centrales est en augmentation depuis quelques années, c’est dû à l’usure des machines, mais aussi aux conditions de travail des sous-traitants. Parfois, nous n’avons pas le temps de finir notre intervention qu’on reçoit un nouvel ordre de mission de notre employeur – la société de sous-traitance- pour partir sur une autre centrale. Une fois, des gars ont même oublié un échafaudage à l’intérieur d’un condensateur.
Vous échangez entre vous, pour savoir dans quelle centrale, ou à quel endroit précis, il faut faire attention?
On se refile les tuyaux. On sait très bien qu’il y a des tranches qui pètent plus que d’autres. Je pense à une tranche, dans une centrale que je connais bien, où les ruptures de gaines sont fréquentes, et où les intervenants prennent des doses.
Mais, quoi qu’on fasse, on est des bêtes à doses. Les agents EDF sont devenus les gendarmes du nucléaire: ils ne font que contrôler les sous-traitants. Ils ne pénètrent jamais dans certaines zones, celles où tu prends le quart de ta dose annuelle en deux minutes.
Propos recueillis par Elsa Fayner
- « Je me souviens d’un gars qui s’est exposé aux radiations pour préserver la sécurité de la centrale », entretien avec Michel Lallier
- Sacrifiés du nucléaire, en France aussi
- R.A.S. Nucléaire Rien à Signaler, documentaire TV d’Alain de Halleux sur les ouvriers du nucléaires.
- L’industrie nucléaire. Sous-traitance et servitude, d’Annie Thébaud Mony, auteure de Travailler peut nuire gravement à votre santé.
Pourquoi les activités de maintenance, fondamentales pour la sûreté des installations nucléaires, sont-elles sous-traitées ? En s’appuyant sur les résultats d’une enquête qualitative menée auprès des différents acteurs concernés et, notamment, les travailleurs » extérieurs « , la démarche de sociologie de la santé au travail et des rapports sociaux exposée dans cet ouvrage analyse les raisons d’un tel choix et met en évidence les répercussions de celui-ci sur la santé et la sûreté.
A la lumière des récits de ces salariés d’entreprises sous-traitantes, se dessinent les contours d’une division sociale du travail et des risques. Dans cette division du travail, le terme professionnel de » servitudes nucléaires » désigne certaines tâches de maintenance peu qualifiées mais indispensables à la réalisation d’interventions importantes pour la sûreté des installations. Ce livre montre comment la sous-traitance du travail et des risques précarise la santé des travailleurs » extérieurs « , en même temps qu’elle rend difficile l’élaboration de connaissances sur les rapports entre le nucléaire et la santé.
- Sous-traitance des risques, effacement des traces. par Annie Thébaud Mony, Mouvements.
- Etats-Unis : des ouvriers noirs exposés à de fortes doses de rayonnements ionisants
- Un livre sur le sujet: La Centrale, Isabelle Filhol
- Un livre: Le décontaminateur
- Les « précaires » du nucléaire, sur France Info
- Centrale nucléaire de Chinon. Un suicide reconnu maladie professionnelle : vers un précédent ?
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Recrudescence des suicides et des cancers professionnels- Le travail, lieu de violence et de mort, par Annie Thébaud-Mony, Le Monde diplomatique.
- Rationalité instrumentale et santé au travail – Le cas de l’industrie nucléaire, par Annie Thébaud-Mony (site de la Fondation Copernic).
- Comment Bouygues exploite ses salariés du nucléaire, sur Basta!
- Suicides à Areva-La Hague : « nul ne peut ignorer les raisons professionnelles », Le Point
- “Intérimaire, je connaissais les produits dangereux, sans pouvoir m’en protéger”, témoignage d’un intérimaire employé par un sous-traitant dans l’industrie chimique.
- AZF: “La sous-traitance est une source de risque d’accidents industriels”, par Annie Thébaud-Mony.
- AZF: le procès de la course aux profits, sur ce blog (sur la formation des salariés extérieurs, sur les consignes de sécurité qu’ils reçoivent).
- La sous-traitance interne, ouvrage de l’INRS.
- Sous-traitance et accidents, INRS.