Qui a peur de la démondialisation ? Dépolluer du FN
Qui a peur de la démondialisation ?
lundi 13 juin 2011, par Frédéric Lordon
Dans une
tribune [http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/060611/lademondialisation-
un-concept-superficiel-et-s]
récemment publiée sur Mediapart
(6 juin 2011),
des membres du conseil scientifique d’Attac (Geneviève Azam, Jacques Cossart, Thomas Coutrot,
Jean-Marie Harribey, Michel Husson, Pierre Khalfa, Dominique Plihon, Catherine Samary et
Aurélie Trouvé) déclarent
« s’inquiét(er) de la fortune rencontrée par la démondialisation »
. Je
crois avoir à leur endroit suffisamment d’estime et d’amitié pour leur dire mes désaccords – à
plus forte raison après m’être rendu coupable d’avoir moi-même employé le mot « à
problème » [
1
]…
Dépolluer du FN
Du problème en question, il est sans doute utile de commencer par déblayer la situation politique
– entendre la dépolluer du Front national. Car l’on sent bien que la fortune de l’extrême droite qui
capitalise sur ce thème n’entre pas pour rien dans les inquiétudes des signataires. Mais, par une
contradiction performative fatale, faire sans cesse référence au FN à propos de tout débat est à
coup sûr le meilleur moyen de l’installer dans la position de centralité dont par ailleurs on
voudrait l’écarter. Il ne faut se faire aucune illusion, spécialement quand la nouvelle dirigeante du
FN s’avère plus futée que son prédécesseur, et démontre déjà assez son talent de récupération : le
FN mangera à tous les râteliers, captera tout ce qu’il peut capter, si bien qu’installer le mythe de
l’anti-Midas – « le FN transforme en plomb tout ce qu’il touche » – est le plus sûr moyen de
contribuer soi-même à la dégradation de ses propres débats. On n’abandonnera donc pas le débat
de la démondialisation sous prétexte que le FN qui a senti la bonne affaire s’y vautre avec délice !
Avant de déserter le terrain, on pourrait en effet au moins avoir le réflexe d’objecter que nul ne
s’inquiétait dans les années 1980-1990 que le FN campe sur les idées économiques libérales du
RPR-UDF, et nul n’allait soumettre la droite dite « républicaine » à la question de cette
embarrassante proximité. Curieusement les proximités ne deviennent embarrassantes que
lorsqu’il est question d’en finir avec la finance libéralisée et le libre-échange – et les signataires
d’Attac devraient « s’inquiéter » d’avoir ici beaucoup concédé aux schèmes réflexes de
l’éditorialisme libéral. Ils pourraient également suggérer qu’on renverse l’ordre de la question, et
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Qui a peur de la démondialisation ? - Les blogs du Diplo 13/06/11 21:25
http://blog.mondediplo.net/2011-06-13-Qui-a-peur-de-la-demondialisation Page 2 sur 11
que « l’éditorialisme » se préoccupe d’aller interroger sérieusement le FN sur ses virages
doctrinaux à 180° et sur sa propension récente à aller piller (et déformer) des idées de gauche
critique – paradoxe tout de même étonnant si l’on y pense, mais qui semble faire si peu problème
que tout le monde se précipite plutôt pour demander à la gauche critique comment elle peut vivre
dans pareil voisinage... Moyennant quoi, à force d’envahissements par l’extrême droite, qui ne
manque pas de s’en donner à coeur joie avec au surplus le plaisir complémentaire de créer la
confusion, et le plaisir supplémentaire de le faire avec la complicité active des victimes de la
confusion, il ne restera bientôt plus grand-chose en propre à la gauche en matière économique s’il
lui faut abandonner dans l’instant tout ce que l’anti-Midas aura touché. Car il ne faut pas s’y
tromper : l’anti-Midas a la paluche aux aguets et il va en toucher autant qu’il pourra. On pourrait
donc, par un préalable de bonne méthode, décider d’ignorer les gesticulations récupératrices du
FN, de cesser d’en faire l’arbitre intempestif et pollueur de nos débats, et de continuer de discuter
des sujets qui
nous intéressent
.